13 novembre 2016

Les Disparus de Mapleton, de Tom Perrotta


Changeons un peu de registre pour un roman contemporain (avec une petite touche fantastique), un genre que j'explore de moins en moins souvent. J'ai lu ce roman un peu par hasard et j'ai découvert qu'il pose des questions intéressantes sur la psychologie d'un traumatisme...


Résumé :

Ils ont disparu brutalement, sans laisser de trace, comme un tour de magie. Personne ne sait ce qu'ils sont devenus, s'ils réapparaîtront un jour, pourquoi ils ont été choisis. Nora a perdu son époux et ses deux jeunes enfants, Jill sa meilleure amie, d'autres leurs parents, leurs voisins. Kevin et sa famille n'ont pas été directement touchés, mais le poids de cette disparition pèse sur les épaules de chacun et chacun y répond différemment : l'épouse de Kevin, Laurie, est entrée dans une secte de pénitents en abandonnant toute sa vie, son fils Tom a disparu à la suite d'un prédicateur qui prétend soulager la douleur des survivants, sa fille Jill a beaucoup changé.  La petite ville de Mapleton ne se remettra pas facilement de ces disparitions.


Mon avis :

Voici un livre qui sort un peu de mes lectures habituelles car je ne l'ai pas choisi : il s'agit d'un des livres que j'ai lus à voix haute et enregistrés pour une jeune femme malvoyante.  Elle lit rarement de la fiction et la grande majorité des textes qu'elle me demande d'enregistrer sont peu intéressants d'un point de vue littéraire, mais celui-ci est un roman qui a eu un certain succès, et je l'ai trouvé assez remarquable.

Tout d'abord, mettons les choses au point : ceci n'est pas un roman fantastique, même s'il démarre avec un événement tout à fait inexpliqué. La disparition brutale d'une partie de la population qui s'évapore comme par magie ne sera jamais comprise, et ce n'est pas le centre de l'intrigue. Ce dont ce roman parle, c'est de ce qu'il se passe ensuite : la facon dont tous ceux qui n'ont pas disparu vont faire face à ce monde qui a brutalement changé tout en restant le même. En fait le titre en anglais est plus approprié : "The leftovers", "ceux qui restent". La disparition collective qui donne lieu à toute l'intrigue n'est utilisée que comme un déclencheur, une hypothèse pour explorer les réactions possibles à une catastrophe aussi inattendue et inexpliquée. Ca m'a paru très clair dès la quatrième de couverture, mais en consultant la fiche du livre sur Bibliomania, je me rends compte que ce n'était pas le cas pour tout le monde et que ce point a donné lieu à des déceptions. 

Nous avons donc une hypothèse de départ : tout à coup, une petite proportion de la population humaine disparaît sans laisser de traces. Rien d'autre ne change, mais au fil des pages, on se rend compte que tout a changé. Il y a ceux qui ont perdu un proche ou plusieurs et qui doivent soudainement faire face à un deuil d'autant plus complexe qu'ils ignorent totalement ce qui a pu arriver à ceux qu'ils aiment, ou même s'ils sont susceptibles de revenir un jour. Dans le roman, c'est l'expérience de Nora, à qui son époux et ses deux jeunes enfants ont été enlevés. Comment aller de l'avant dans ces conditions ? 

Une autre chose qui a changé pour tout le monde, c'est le fait de basculer d'un univers où tout est (ou est susceptible d'être) expliqué, à un autre monde où une catastrophe incompréhensible vient de se produire. Ce n'est pas dit clairement mais cette énorme dose d'incertitude et d'impuissance est, à mon avis, à la base de tous les comportements étranges qui vont émerger suite à la disparition. Le seul concept susceptible d'expliquer ce qu'il s'est passé est l'événement biblique de l'Enlèvement, selon lequel les vrais croyants seront emportés au ciel pour attendre la fin du monde auprès de Dieu.  Logiquement, beaucoup vont donc se réfugier dans la religion. Mais ça n'explique pourtant pas tout, à commencer par le fait que ceux qui ont disparu ne sont pas nécessairement les plus méritants de la communauté, et ceux qui se raccrochent à cette explication se retrouvent dans une position doublement inconfortable : d'une part ils font partie des "mauvais", ceux qui ont été abandonnés sur terre, et d'autre part ils doivent s'attendre à la fin du monde pour bientôt.

Le résultat, c'est une myriade de comportements différents en réponse à ce traumatisme parmi les membres de la communauté, allant de ceux qui continuent à vivre leur vie, à ceux qui décident de ne plus faire que ce qui leur plaît, en passant par ceux qui décident de souffrir et faire souffrir le plus possible pour rappeler à tous que la fin du monde est proche. Le talent de l'auteur est d'arriver à ne pas rendre tout ceci caricatural : les sectes les plus extrêmes sont explorées de l'intérieur jusqu'à ce qu'on comprenne la démarche de ceux qui choisissent ce mode de vie. 

Mais le deuxième résultat, c'est un roman qui m'a profondément déprimée tant on découvre, en filigrane, la profonde noirceur de l'âme humaine. Un traumatisme et tout à coup, des familles se désagrègent, des mères abandonnent leurs enfant, des jeunes s'éloignent de tout sens moral, d'autres abandonnent complètement un avenir heureux à la recherche d'un sens élusif pour leur existence. Même ceux qui semblent garder les pieds plus ou moins sur terre se retrouvent dans une situation où ils laissent s'effondrer sans combattre leur vie et celle de ceux dont ils sont responsables.  Ce n'était peut-être pas la volonté de l'auteur, mais ce que j'ai vu à Mapleton, c'est tout une ville de gens qui se replient sur un triste égocentrisme en réponse à un choc. Comme si leur vie d'avant, tout ce soi-disant bonheur et cet amour familial, n'était qu'une façade toujours prête à s'effondrer pour laisser la place à l'égoïsme. Il n'y a pas de héros dans cette histoire, il n'y a que des nuances de lâcheté. 

Je termine sur une note dure, mais c'est aussi un compliment : sans fournir de clés trop évidentes, l'auteur a trouvé le moyen de me faire réagir, voire même de me choquer. Il reste dans la subtilité et joue avec le contraste entre la vie "normale" menée par Kevin et Jill, et les errements du reste de la famille. C'est un huis-clos où rien n'est dit sur la façon dont la disparition a changé le monde, mais où la loupe est mise sur la façon dont elle va changer une famille et une ville. C'est intimiste et d'autant plus triste à mon avis, mais je suis sensible à tout ce qui concerne les trahisons entre ceux qui s'aiment, ce qui fait que je n'ai pas pu pardonner à la plupart des personnages.

Voilà, au final c'est un roman en forme d'étude psychologique et sociologique basée sur une hypothèse un peu déroutante mais beaucoup plus riche qu'il n'y paraît. Le style de l'auteur n'est pas particulièrement remarquable et j'ignore s'il a fait exprès ou pas de rendre ses personnages si décevants à mes yeux, mais dans tous les cas il a un don pour explorer les errances d'âmes traumatisées. C'est un roman à propos du deuil aussi, abordé de façon assez subtile. Et il ne m'a certainement pas laissée indifférente.


Pour en savoir plus :
- la fiche Bibliomania du livre
- acheter ce livre sur Amazon

4 réactions:

Baroona

J'avais regardé la première saison de la série tirée du livre. C'est dans la même veine que ce que tu décris : ce n'est pas du fantastique, ce n'est pas joyeux, c'est très particulier, c'est dur... Mais dans le même temps ça ne rend pas indifférent et c'est une forte expérience, assez incroyable.

Lune

Je garde un bon souvenir de ce roman très sombre.

Nathalie L.

Je suis contente de constater que je ne suis pas la seule à trouver cette histoire très sombre !

Le Chat du Cheshire

Un livre très sombre, effectivement, et intéressant. Mais la série adaptée est juste formidable, mieux que le matériau d'origine j'ai trouvé ! C'est rare dans ce sens-là :)

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